Jean T.

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Chavirer

Actes Sud

20,50
par (Libraire)
11 septembre 2020

"À douze ans, cinq mois et une semaine, les parents de Cléo lui avaient proposé de prendre des cours de danse". Mais Cléo est fascinée par les danseurs dynamiques et étincelants de " l’émission favorite de sa mère : Champs-Élysées". À la MJC de Fontenay, elle prendra donc des cours de modern jazz. Elle y découvre une autre façon de vivre, exigeante, "Danser c’était apprendre à dissocier. Pieds poignards et poignets rubans. Puissance et langueur", pour plus tard onduler "comme des rivières rapides" quand elle serait devenue pro, quand elle sera adulte. Mais en quatrième, Cléo a rencontré Cathy, une belle femme qui lui a proposé d’obtenir une bourse auprès de la fondation Galatée, qui l’éduque, lui apprend à aimer le beau, la fait inviter aux dîners chics des sélections où elle doit montrer qu’elle n’est pas "coincée". La famille de Cléo ne s’interroge pas plus que ça et ferme les yeux sur les raisons des largesses de Cathy. Cléo n’est pas retenue. Pour patienter, Cathy lui propose de lui signaler d’autres filles"prometteuses". Parmi elles, Betty, qui n’est pas de son milieu populaire, qui n’est pas blanche de peau. De ce qui se passe lors des dîners, les filles ne parlent pas. Mais elles n’oublieront pas ce moment où elles chavirent, ni ceux où elles trahissent la confiance d’autres filles. Elles s’en souviendront le reste de leur vie et ne se pardonneront pas.
En suivant la carrière de danseuse de Cléo de 13 à 48 ans, on croise des personnages qui elle noue une relation bienveillante et bienfaisante. Yonasz, le camarade de lycée, et son père, Serge, des juifs dont elle découvre la vie jusqu’au moment où Yonasz n’a pas le courage de défendre sa réputation. Ossip, le kinésithérapeute qui répare les corps des danseurs et qui les écoute. Claude, l’habilleuse de la revue du cabaret parisien, attentionnée à toutes les danseuses. Lara, son amoureuse d’un temps qui n’arrive cependant pas à comprendre ce qui lui est arrivé. Des rencontres qui élargissent son horizon, lui permettant de tenir, de continuer à danser, contrairement à Betty dont le corps refusera qu’elle vive sa passion et qui ne dansera pas. On croise aussi de nombreuses personnes qui devinaient ou savaient ce qui se passait et qui n’ont rien dit. Des complices...,
Lola Lafon disperse les conséquences de ce dont Cléo a honte dans toutes ces rencontres. Elle montre bien que ces filles qui savaient, qui n’ont pas résisté à la proposition de collaborer, seraient accusés par la société si elles parlaient. Elles sont traumatisées juste ce qu’il faut pour continuer à vivre, plus ou moins bien.
Lola Lafon traite avec justesse de ce qui distingue l’idéal de la danseuse et les souffrances qu’elle inflige à son corps, la distance qui sépare Paris de la banlieue, le clinquant des ballets des revues et les conditions de travail des danseuses, l’élitisme culturel et le goût populaire pour les émissions de Michel Drucker, les chansons de Goldman et de Mylène Farmer.
"Chavirer" n’est pas que le roman d’une femme qui depuis son adolescence, vit avec un secret très lourd à garder, c’est aussi un roman social qui donne la parole à des personnes qui ne l’ont pas, des oubliés, des rendues invisibles par leurs remords.
En choisissant la fiction pour traiter des réseaux de prostitution enfantine, Lola Lafon ne revendique rien. Avec beaucoup de finesse et de subtilité, elle raconte la vie de ses personnages en se mettant à leur niveau. Elle pose les questions et telle façon que nous cherchons les réponses : que s’est-il passé ? Pourquoi n’ont-ils rien vu ? Pourquoi n’ont-ils rien dit ? Et si leurs affaires ressortent (comme c’est le cas dans le roman) que dirions-nous ? Il n’y a aucune sensiblerie dans ce roman, juste une analyse, des suggestions.
Et un magnifique portait de femme, de danseuse, difficile à oublier.

Les aérostats
17,90
par (Libraire)
2 septembre 2020

(...) Le 29e roman d’Amélie Nothomb est un conte cruel qui met en scène une jeune fille douée et un adolescent inculte qui se passionne pour la lecture. Les autres personnages – le père qui veut tout contrôler, la mère insignifiante et frivole, la colocataire rigide – ont pour rôle de permettre une fin tragique.
Par la lecture, les jeunes se découvrent des possibilités, un avenir car "la jeunesse est un talent, il faut du temps pour l’acquérir" comme dit Ange.

Ce formidable hommage à la lecture qui permet de s’élever, de grandir, qui permet de sortir de son isolement, de discuter est superbement bien écrit. Sa lecture est un moment fort agréable, mais je lui ai trouvé moins de panache que "Soif" ou "Frappe-toi le cœur", notamment.

Impossible

Gallimard

16,50
par (Libraire)
1 septembre 2020

(...) On connaît la passion d’Erri de Luca pour la montagne. Ici, elle joue un rôle au service de la narration, la comparution d‘un homme qui appartient à "la génération la plus poursuivie de l’histoire de l’Italie" devant un jeune magistrat qui "ignore tout de nos années révolutionnaires". Pour le juge, il est évident que le premier connaissait la présence du second dans la vire et qu’il s’y est rendu pour se venger en le poussant dans le précipice.
Alors que l’accusation est plausible, l’interrogatoire qu subit le vieil homme va peu à peu se retourner. Toute la tension du roman réside dans ce retournement, ce changement de bord de la force. C’est le prévenu qui, ne dérogeant à aucune de ses valeurs, accule le juge à le remettre en liberté parce qu’il ne peut apporter les preuves du crime. Il aura pourtant tout essayé : attaques franches, persuasion, flatterie, rouerie, fausse annonce. L’interrogatoire se transforme en dialogue, l’accusé exposant ses idées sur l’État, la justice, l’amitié, la trahison, la fidélité et la montagne. Il amène le juge à prendre en considération ses arguments, et même à apprendre à son contact. Dans la cellule où il tient à être isolé, il écrit à une amoureuse inconnue des lettres d’amour dans lesquelles il explique sa passion pour la montagne, dans de très belles phrases. On ne saura rien de plus d’elle, si cette lointaine amoureuse existe où si le prisonnier se parle à lui-même pour supporter la vie dans sa cellule et lui donner un sens.
Les deux personnages de ce huit-clos sont d’une égale qualité, le juge n’est pas imbu de sa position et le prévenu n’est pas diminué par l’accusation et la garde à vue, ce qui donne beaucoup d’allure à l’échange verbal.
L’écriture est superbe. Le déroulé du texte a une rigueur et un rythme qui s’accordent bien avec ceux d’une course en montagne et avec l’alpiniste qui "suit la terre jusqu’à cet endroit où elle s’est élevée et continue de s’élever. Car les montagnes grandissent".
Une fois de plus, Erri de Luca nous livre un roman sublime, dense et d’une grande richesse.

Neiges intérieures
par (Libraire)
28 août 2020

Récit fictionnel d’un voyage à bord d’un voilier sur lequel vont naviguer six personnages, pour un cabotage d’une quarantaine de jours le long de la côte ouest du Groenland. La narratrice tient un carnet dans lequel elle compte décrire le paysage. La nature est grandiose, captivante, glacée, dangereuse aussi. La promiscuité, l’inconfort d’un voiler pourtant de belle taille attirent son attention sur les rapports humains, les petits détails de la vie à bord, les sensations, l’isolement. Elles sont deux femmes avec quatre hommes, deux sous-groupes d’un seul équipage. Quatre passagers soumis à l’autorité d’un capitaine aussi froid que le milieu environnant, et dépendants de son expérience. Ses compagnons de voyage ne sont pas désagréables, pourtant, elle a besoin de les fuir et part courir à chaque escale, "J’ai besoin de me défouler et quand je reviens, je suis plus calme", "quand je cours, je reprends un sorte de pouvoir". Souvent et dès qu’elle le peut, elle écrit, "j’écris vite et mal", "j’écris tout simple", "à notre table, pendant que C. dessine à côté".
Elle dit aussi "je me sens vulnérable". Au milieu de compagnons qui font peu d’efforts pour se connaître ? À cause du milieu arctique inhospitalier ? À cause d’un blessure d’enfance, du souvenir de ce foyer où elle a vécu avec Vania, "ce que j’ai de plus cher et de plus tangible" ?
Pour la forme, Anne-Sophie Subilia écrit un carnet de bord divisé en quatre cahiers, rédigé de façon chronologique, en de courts paragraphes rythmés.
Le récit est donc un récit de voyage et un récit d’une expérience humaine avec une dimension marquée d’introspection, le récit de la façon dont l’un influence l’autre. Il contient de belles descriptions des paysages, de la navigation, du désert arctique et des habitats abandonnés, des réflexions sur des sujets variés, une dissection de la vie à bord rendue difficile par la promiscuité. C’est un texte surprenant, et même dérangeant, original, plutôt triste. Étrange...

Comme un empire dans un empire
par (Libraire)
25 août 2020

Avec des idées à gauche, Antoine est l’assistant parlementaire d’un député situé à gauche. Il participe au fonctionnement du système parlementaire avec loyauté et sans compter son temps. Il a le projet d’écrire un livre sur la Guerre d’Espagne. Assistant au désastre d’une manifestation de Gilets jaunes, il commence a douter de l’utilité et de l’efficacité de on travail.
L (on ne saura rien de plus de son prénom) est une jeune femme qui vit dans "deux espace-temps distincts qu’elle appelait le dedans et le dehors et qui étaient clairement séparés". Douée en informatique à défaut d’être douée en relations sociales et de pouvoir "y avoir une place", elle s’épanouit dans le dedans, un espace " libre, flou et immense" "qu’elle "dévalait du bout des doigts", "Là, au début des années 2000, elle avait rencontré les siens". Plus tard, à l’époque des Wikileaks, elle a fait partie de l’armée des Anonymous, participant à son niveau à des actions d’envergure contre la censure numérique. Elle aide les "les femmes aux murmures" celles qui l’appellent parce que leur compagnon les espionnent en ayant installé un "stalkerware" dans leur smartphone ou leur informatique. Elle les dépanne – sans gratification financière ou sociale - et peut aller jusqu’à pourrir la vie de leur mec. L vit avec Elias, un kacker supérieurement doué dont elle pense "que ce qu’il savait faire au-dedans le protégeait aussi au-dehors". Quand il est arrêté pour un vol de données dans le système d’une société spécialisée dans la protection en ligne, elle est perdue. Elle développe peu à peu une peur panique d’être surveillée et arrêtée à son tour, qu’ils viennent "pour elle, le visage masqué, avec leurs gants, et il y aurait du sang partout". Ayant rencontré Antoine dans une soirée, elle se réfugie chez lui et quand elle cède à la panique, Antoine l’emmène en Bretagne, dans la Vieille Ferme de Xavier qui l’accueille sans hésiter. Un endroit où Xavier a formé une communauté de gens inquiets de "l’urgence climatique, la fin du pétrole, la sortie du capitalisme" et qui veulent vivre autrement…
Alice Zeniter aborde une actualité récente avec des personnages attachants, dont les vies sont mêlées, et pourtant aussi engagés politiquement les uns que les autres. Elle traite de sujets préoccupants : le numérique, les cyber-attaques, le harcèlement en ligne des femmes, le fonctionnement politique, les Gilets jaunes et les travailleurs pauvres. Pour traiter dans un roman d’une actualité qui se déroule quasiment quand elle l’écrit, Elle ne manque pas de courage ! Au travers de ses personnages, tous militants à leur manière, elle pose la question des pratiques militantes et de l’engagement politique, de leur évolution dans notre monde en constante mutation. S’étant fortement documentée, elle met à notre portée des questions qui ne sont pas familières à tous ses lecteurs.
Dès les premières lignes, j’ai été frappé par la fluidité de l’écriture d’Alice Zeniter, sa manière de saisir l’attention du lecteur et de ne plus la lâcher (et ce n’était pas seulement à cause de livres très noirs et plutôt compliqués que je venais de quitter). Avec une thématique totalement contemporaine, elle nous offre un magnifique récit, brillant, dense, une lecture agréable et enrichissante. Avec un roman très éloigné de "Sombre dimanche" ou de "L’art de perdre", une fois de plus, elle fait preuve de son immense talent.