Clara

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Une lectrice sans prétention, amoureuse de la vie qui habite au bout du monde (ou presque). Et un blog pour parler lectures : http://claraetlesmots.blogspot.fr

Qui n'est pas raciste ici ?
5 juin 2019

Qui n’est pas raciste ici ? Ce sont les premiers mots prononcés par Akli Tadjer devant une classe d’élèves de terminale dans un lycée de province. Où exactement ? Peu importe à vrai dire. Dans ce lycée technique, certains des élèves ont refusé de lire "Le Porteur de cartable" sous divers prétextes racistes (des mots de vocabulaire en arabe, un personnage prénommé Messaoud car l’histoire se déroule durant la guerre d’Algérie). Leur professeur a invité l’auteur, Akli Tadjer, en lui exposant les faits. Et malgré cette levée de boucliers, il a accepté.

Qu’est-ce qui pousse ces jeunes à penser de la sorte? Pourquoi ? S’articulant sur les prétextes invoqués et sur le déroulement de sa rencontre avec ces élèves, l'auteur nous interroge, nous explique comment la peur et l'ignorance conduisent à la haine.
En puisant dans ses racines, dans son parcours et dans l’Histoire, en démêlant préjugés et désinformation, Akli Tadjer nous parle d’identité, de l’Autre et d’altérité.

Avec conviction et sincérité, ce livre intelligemment émaillé d'exemples et de souvenirs est un cri du cœur puissant. Il nous touche, nous émeut et nous fait sourire aussi.
On a juste envie de remercier Akli Tadjer.
Percutant et indispensable, à mettre entre toutes les mains.

LE DERNIER AMOUR DE BABA DOUNIA

Bronsky Alina

Actes Sud

17,50
3 juin 2019

A plus de quatre-vingt ans, Baba Dounia est considérée comme une sorte d’héroïne dans sa région. Il faut dire que depuis la catastrophe nucléaire, elle est revenue s’installer dans son village de Tchernovo tout proche de Tchernobyl. D’autres lui ont pris le pas et ils sont désormais une poignée à vivre en quasi autarcie.

Femme de caractère téméraire et un brin têtue, Baba Dounia aspire à vivre tranquillement. Dans cette zone de la mort où toute normalité a disparu, son sens de l’humour est souvent incisif. Loin d’être irresponsable et attachée à ses racines, elle est irrésistiblement attachante tout comme ses voisins. Tous sont conscients des risques qu’ils encourent, tous se débrouillent malgré la vieillesse et les petites chamailleries. Alina Bronsky n’occulte en rien les conséquences de Tchernobyl, elles apparaissent par petites touches sous le regard acéré mais empli de sagesse de Baba Dounia. On éprouve de tendresse et de l'admiration envers cette femme qui malgré la réalité abîmée garde de l'amour.

Avec des personnages hauts en couleurs veillant les uns les autres mais aussi sur leur environnement, ce roman offre une belle pudeur et un ton légèrement décalé pour parler de l'absurdité humaine.
Alina Bronsky a trouvé l'équilibre subtil entre humour, fantaisie et légèreté apparente.

OUVRE LES YEUX
31 mai 2019

https://claraetlesmots.blogspot.com/2019/05/matteo-righetto-ouvre-les-yeux.html

Luigi et Francesca se sont aimés pendant de longues années, un bonheur qui a donné naissance à Guilio. Et comme il arrive parfois le couple s’est délité. Chacun s’est renfermé de son côté avec à la clé une séparation vécue difficilement par leur fils devenu adolescent. Selon l’expression consacrée, chacun a refait sa vie mais Luigi et Francesca vont se donner rendez-vous pour réaliser à nouveau l’ascension du Mont Latemar dans les Dolomites. Je n’en dis pas plus sur le pourquoi et les circonstances.

Entre passé et futur, on pénètre dans la sphère de Luigi et Francesca. Loin d'être que le récit d’une histoire d’amour qui se conjugue désormais au passé, l'auteur nous décrit avec sobriété et pudeur ces petits riens de bonheur, les souvenirs et la violence de la douleur lancinante. Dans un décor de montagnes, Luigi et Francesca avancent dans leur but et sur eux-même malgré les douleurs. Les cheminements intérieurs accomplis, la complicité retrouvée et l'humilité ressentie devant la grandeur de la nature sont de véritables baumes.

Touchée-coulée par la narration intimiste de Matteo Righetto, ce roman lu en apnée m’a apportée des poissons d’eau dans les yeux. Sans pathos ou effet de manches, il s'agit d'une lecture délicate et sensible à la beauté mélancolique.

Le Vent reprend ses tours
27 mai 2019

Il aura fallu d’une affiche signalant un avis de recherche pour que Nathan le reconnaisse. Le vieillard signalé disparu il y a plusieurs mois n’est autre que Gavril. Ce saltimbanque musicien et poète avait apporté de la fantaisie lumineuse et réconfortante dans le quotidien morne de Nathan alors âgé de neuf ans. Il lui avait entrouvert les portes sur la poésie, et la vie de cet enfant renfermé à l’élocution difficile s’était soudainement éclairée.

Trente ans plus tard, Nathan part à la recherche de Gavril qu’il croyait décédé. Leur amitié avait été rompue brutalement ce qui avait plongé Nathan dans la culpabilité.
Qui était vraiment Gavril cet homme au grand cœur marqué par des stigmates dont il ne parlait pas ? Nathan va remonter le fil des années pour assembler les pièces du puzzle en Roumanie et mettre des mots sur les silences. L'histoire de Gavril heurtée par la grande Histoire avec ses soubresauts de haine et de violence se dessine et agit comme un catalyseur pour Nathan jusqu'à alors prisonnier de son immobilisme.

Avec son créature poétique, charnelle et ciselée, Sylvie Germain nous parle de périodes sombres mais aussi de renaissance, d'amitié et de beauté. La musicalité résonne dans cet hymne d'amour à la liberté, la luminosité éclipse et contraste avec la noirceur, et cette luminosité rend possible tous les espoirs.
Une auteure à laquelle je suis fidèle pour son écriture d'orfèvre et pour les thèmes qu'elle aborde. Une fois de plus, l'alchimie s'est produite avec ce livre à la tolérance bienveillante qui sème des graines d’humanité.

https://claraetlesmots.blogspot.com/2019/05/sylvie-germain-le-vent-reprend-ses-tours.html

Les réponses
23 mai 2019

Parce qu'elle souffre de diverses affections pour lesquelles la médecine classique ne peut rien, Mary suit une thérapie de KAPologie sur les conseils de son amie "Techniquement, m’expliqua Chandra, la KAPologie est une forme de chi neurophysiologique, une technique relativement obscure, qui se situe aux marges de l’avant-garde ou aux marges des marges, selon à qui tu poses la question. "Dispensées par un (pseudo) thérapeute, les séances lui coûtent très cher mais comme elle est convaincue des bienfaits, il est hors de question de question pour elle d’arrêter. Coup de chance, elle tombe sur une petite annonce qui recherche des candidates pour un programme spécifique d'étude contre rémunération.

Après série d’entretiens et de tests, Mary intègre une expérience un peu spéciale autour de Kurt, star du cinéma adorée et idolâtrée par de nombreuses personnes. Le but du programme étant d’identifier le mécanisme amoureux, de l'analyser sous toutes les coutures.vMary devient la "Petite Chérie Emotionnelle" de Kurt. Bardée de capteurs, son rôle est de l’écouter car toutes leurs entrevues seront filmées et décryptées, et les données passées au peigne fin.

Comme dans "Personne ne disparaît", Catherine Lacey fait preuve d’inventivité et ce roman est extrêmement singulier et intrigant. On navigue entre l’étonnement, l’ironie sous-jacente, un certain cynisme et la sensation par moments d’être légèrement dérouté. Détonante par son côté un peu étrange, Mary donne l'impression en apparence d’être souvent à côté de la plaque, décalée à l'image de ce roman.

Les désirs personnels ou scientifiques, la quête du bien-être, la manipulation, la solitude et les dérives les plus extrêmes sont au centre de roman.
Complètement surprenante et originale, loin d'être lisse, cette lecture sort assurément des sentiers battus mais il lui manque, au final, de la cohésion. Mais malgré tout, l'écriture de Catherine Lacey m'a une fois de plus accrochée par son originalité.