Clara

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Une lectrice décomplexée, amoureuse de la vie qui habite au bout du monde (ou presque). Et un blog pour parler lectures : http://claraetlesmots.blogspot.fr

Nous sommes à la lisière
20 mai 2019

Derrière ce titre évocateur et prometteur se dessinent des zones partagées entre deux mondes où animaux et humains se croisent. Avec la première nouvelle, Frou-Frou, une cane blessée recueillie et soignée dans un refuge pour oiseaux. Elle cherche la protection de Louis qui s’attache à elle, au point qu’il la prenne chez lui. Il veille sur elle, lui porte une attention et un amour sincère. Elle se rétablit ou presque. Et croyez-moi j'ai eu des poissons d'eau dans les yeux comme pour les nouvelles suivantes.

Pas de mièvrerie ou de sensiblerie mais une précision des mots pour décrire cette lisière où hommes et animaux interagissent. Des liens nimbés d’une forme de liberté où des vies fragiles se révèlent fortes sans pour autant occulter les menaces. Bien sûr, il y a les personnages humains mais les animaux comme un cheval, un merle, un hérisson, un chat ou même des fourmis ont une part importante dans ces textes. Caroline Lamarche nous surprend et nous émeut.

L'auteure nous offre neuf nouvelles ciselées, épurées pourvues de cette beauté simple en apparence qui m’a cueillie. Une écriture où la réalité même si elle est dure se mêle à la poésie et à la sensibilité. Caroline Lamarche restitue les peurs, la perte, les douleurs mais aussi l'amour, l'humilité, la complicité ou tout simplement ces instants riches aussi fugaces soient-ils.

Le cœur et l'âme vrillés d'émotions, j'ai frémi, j'ai vibré de cette fragilité mise en exergue, de ces liens précieux qui gardent leur part de mystère. Un gros coup de cœur qui laisse dans son sillage des émotions profondes.
Ce recueil a obtenu le Goncourt de la nouvelle, un prix largement mérité à mes yeux.

Une drôle de fille
19,50
13 mai 2019

Fin des années 50. Le couple Borj tient une boulangerie dans un petit village de Belgique. Un commerce de famille fondé par les parents de Ruben. Gilda, devenue son épouse, y avait effectué son apprentissage de serveuse. Ils mènent une vie tranquille avec leurs deux enfants jusqu'au jour où la directrice de l’Œuvre nationale des orphelins de guerre se présente chez eux. Elle leur demande de prendre en apprentissage une orpheline prénommée Josée. Bien que réticents au départ, ils acceptent. Josée a seize ans comme leur fille Astrid et elle pourra délester Gilda de certaines tâches. La jeune fille a perdu a mère durant un bombardement et depuis, elle présente quelques petites séquelles. Rien de bien méchant car selon la directrice, sa marraine, elle, est en bonne santé.

Le décor est planté et très vite, on est piqué de curiosité. Josée est touchante par sa candeur. Une fille un brin naïve, trop gentille et serviable. Et c'est vrai qu'elle rend bien service. La preuve, Gilda a désormais du temps pour elle. Mais un événement, anodin en apparence, va provoquer bien des remous et révéler des failles profondes. Rumeur, jalousie vont faire surface provoquant l'érosion des apparences. Les personnalités se révèlent, le poids des non-dits craquèlent le vernis dans cette petite ville provinciale aux lendemains de la guerre.

Bien troussé avec un sens de la formulation réjouissant et des personnages bien campés, les pages de ce roman se tournent toute seules. Armel Job ausculte l'âme humaine avec finesse et restitue une ambiance de façon très convaincante.
Sans prêcher dans un excès de rebondissements, cette lecture maintient une tension jusqu'à la dernière page. C'est efficace et bien tourné !

Ponti

Buchet-Chastel

20,00
8 mai 2019

2003, Singapour. À seize ans, Szu, mal dans sa peau et complexée, vit avec sa mère Amisa, ancienne star éphémère de films d'horreur, et sa tante. Même si elle voue une admiration envers sa mère, cette dernière se confine dans ses souvenirs. Solitaire, Szu se lie d'une amitié très forte et possessive avec Circé.

Voilà un roman choral très dépaysant par le contexte qui nous immerge à Singapour. Il alterne la voix des trois personnages à des époques différentes : le parcours d'Amisa et sa jeunesse, l'année charnière de 2003 racontée par Szu et une projection en 2020 où l'auteure donne la parole à Circé. Devenues adultes, les deux amies n'ont plus de contact depuis bien longtemps mais elle vont être amenées à se revoir.
L'auteure explore avec réalisme et sans aucune mièvrerie les schémas familiaux défaillants, la maternité, le rejet et la construction identitaire. Avec ces trois personnages féminins bousculés par la vie, ce sont autant de détails et de sensations relatés avec subtilité qui mettent en lumière la fragilité des personnages, leur complexité et les points de bascule.

Alors oui ce roman est loin d'être douillet mais les touches de légèreté et d'humour apportées par le prisme de l'adolescence sont souvent drôles ou percutantes. Si ce roman est très intéressant par sa finesse et par l'exploration des relations, la construction un peu inégale et déroutante à mes yeux (pourquoi diable avoir choisi 2020 ?) m'a empêchée d'être au diapason sur toute la longueur.
Une lecture dépaysante dont l'écriture accroche et se remarque (à noter l'excellente traduction).

Cherbourg
18,00
6 mai 2019

Il est impossible de ne pas être saisi par l'atmosphère qui se dégage des premières pages de ce roman. "Depuis la mer, on dirait tout juste une ville. Un rivage étendu de maisons blanches qui écarte les bras pour tenter d'attraper ce qu'il peut de l'océan. Le corps atrophié, à peine ancré à la terre, Cherbourg convoite l’horizon et la mer de ses deux membres immenses, de type de pierre élancées au milieu des flots."
Quand une explosion se produit durant l'été 2012 sur un bout de digue, une cape de silence est déployée. Il faut dire que les chantiers de l'Arsenal abritent le démantèlement de certains de sous-marins et qu'un peu plus loin, les drôles d'usines de La Hague traitent les déchets radioactifs.

Mais un adolescent affirme que son copain Paul a disparu lorsque la digue a été avalée par la mer. Pourquoi la mère de Paul ne veut-elle pas porter plainte ? D'où viennent les blocs de béton soudainement émergés ?
Très vite déchargée de l'enquête pour cause de secret défense, Frédérique, inspectrice de police, ne veut pas lâcher le morceau. Officieusement, elle continue ses investigations et tente d'y voir un peu plus clair.

L'ambiance quasi hypnotique, les descriptions si justes et le suspense m'ont harponnée et ce, malgré quelques maladresses (notamment dans les dialogues et avec une histoire secondaire mal bricolée).
Amenant des des réflexions sur les activités liées au nucléaire, Charles Daubas insuffle à merveille la vie à cette rade, un personnage à part entière et énigmatique qui dévoile en partie son âme.
Âpre et singulier, ce premier roman est prenant et le dénouement en surprendra plus d'un.
https://claraetlesmots.blogspot.com/2019/05/charles-daubas-cherbourg.html

Fair-play

La Peuplade

18,00
3 mai 2019

Habitantes sur une île finlandaise au large d’Helsinki, Joanna et Mari partagent le grenier aménagé en atelier de leurs appartements. Toutes les deux sont deux créatrices, liées par un amour complice ponctué de promenades, de soirées cinématographiques, d'échanges débordants de vivacité et de tendresse.

Bien qu'âgées, elle ont su préserver un regard curieux tout comme leurs parenthèses de solitude. Toujours promptes à débattre sur différents sujets, l'une et l'autre chérissent leur indépendance et leur liberté. À travers dix-sept chapitres permettant de les découvrir dans leur quotidien, ce sont autant de situations où l'humour espiègle et la lucidité éclairent leurs réflexions.
C'est frais et ça fourmille de petits bonheurs simples, de compréhension mutuelle et de cette confiance dans l'autre.
Après avoir tourné les dernières pages qui sont d'une belle intensité, le sentiment de bienveillance porté par cet amour perdure.

Sous des aspects faussement légers, ce roman est bien plus profond qu'il n'y paraît. Il faut juste se laisser porter par l'écriture de Tove Jansson, accompagner Joanna et Mari, deux femmes attachantes et touchantes, pour recevoir ce qu'elles nous transmettent.

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