Vero

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Je ne sais plus comment je suis tombée en littérature mais je sais pourquoi. Parce que dès j'ai plongé les yeux dans un livre, je suis partie. J'ai tout de suite compris que les mots avaient le pouvoir de m'emmener vers d'autres ailleurs. Qu'ouvrir un livre, c'était voyager. Dans l'univers des jouets de "Oui Oui" ou dans celui rempli de noeuds, de volants et de gentils garnements de la Comtesse de Ségur, dans les énigmes et les petites frousses du Club des Cinq, je me sentais bien partout. Je pouvais vivre cent vies à la fois! A 11 ans, un livre m'a fait versé des larmes. C'était Mon bel Oranger de Vasconcelos et là, j'ai su, que définitivement, je ne vivrai jamais sans livres à ma portée. Ils sont des voyages, des émotions, des amis, des confidents aussi. Ils sont un monde dont je ne peux me passer, une ouverture sur un ailleurs débarrassé des petits fardeaux du quotidien: un refuge.

Tijuana city blues, roman
par
19 septembre 2010

La ville des pires désirs

Avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme à Mexico, Miguel Angel Morgado est sollicité par un des ouvriers qui travaillent à la construction de sa bibliothèque. Blondie, ébéniste, lui remet une enveloppe remplie de photos et de coupures de presse des années 50 et demande à l’avocat de retrouver son père disparu suite à une affaire de trafic d’héroïne en 1951 à Tijuana.

Intrigué par ces vieilles photos où mafieux locaux, jeunes inconnus, auteurs et poètes de la beat generation posent l’air goguenard, Morgado prend l’affaire en main. Aidé par un ami du FBI, l’homme de loi plonge dans le Tijuana de l’époque, ville frontière où la drogue, la corruption et la prostitution attirent les Etats-Uniens en recherche de sensations. On croise, dans ce court roman qui ne s’embarrasse pas de fioritures, William Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, leurs excès et finalement ils ne sont que le reflet de leurs compatriotes attirés par les lumières de ce lieu de perdition « où se réalisent le mieux les pires désirs ». Car c’est aussi cela que raconte Gabriel Trujillo Muñoz : les rapports faussés de l’Amérique du Nord et de celle du Sud dans ces villes frontalières et les conséquences désastreuses de cette proximité. Muñoz livre, dans ce court texte percutant, un regard sans concession, mais non dénué d’humour, sur son pays, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui : « Brûler ses vaisseaux, se dit Morgado. Incinérer le passé afin de pouvoir lui donner la forme qui nous chante, de sorte que les crimes soient oubliés et que les affaires continuent de tourner. Pour ce qui est d’ensevelir profondément nos morts, d’enterrer tout ce qui nous dérange, nous sommes les meilleurs. »

On n'est pas là pour disparaître
par
1 septembre 2010

Tortueuse exploration de la mémoire

Voilà un bien étrange livre. Roman ? pas vraiment. Récit ? pas tout à fait non plus. Il mêle monologues intérieurs, considérations médicales, notes biographiques avec pour point de départ, le geste monstrueux de Monsieur T., qui dans un accès de démence, a poignardé sa femme. Mais Monsieur T. ne s’en souvient pas : il est atteint de la maladie d’Alzheimer et s’oublie lui-même.

Le livre est une suite de courts paragraphes où s’entrecroisent la pensée désordonnée de Monsieur T., les monologues intérieurs de Madame T. sur la difficulté de vivre avec un « Alzheimer », des tentatives d’explication de cette maladie dégénérescente, des éléments de la biographie du docteur Alzheimer, des interrogations de l’auteur elle-même – la maladie de son père et sa crainte de la contracter elle-même – (peut-être ce qui m’a le moins plu) , les rapports du médecin de Monsieur T, témoins de l’inéluctable avancée de la maladie.
J’ai eu au départ beaucoup de mal à entrer dans ce livre, j’ai failli plusieurs fois l’abandonner et puis et puis je me suis accrochée à chaque fois et me suis fait à cette narration qui semble au premier abord chaotique. Mais c’est finalement là que réside l’intérêt du livre, dans la diversité des styles utilisés, autant de façons de raconter une même histoire : celle d’une maladie qui broie le malade et tout son entourage. Je n’arrive pas vraiment à me faire une opinion, savoir si j’ai aimé ou pas. Je n’arrivai pas à le dire même une fois le livre refermé. Et pourtant, j’y ai repensé, me disant que quand même il y a quelque chose d’intéressant là-dedans, dans cette construction déstabilisante – à l’image de la maladie -et intelligente.

Comment va la douleur ?

Pascal Garnier

Le Livre de poche

par
1 septembre 2010

Rencontre au crépuscule

Dans une chambre d’hôtel, un homme grimpe sur un tabouret et glisse son cou dans un nœud coulant. Il attend. La porte s’ouvre sur un autre homme. D’un coup de pied, il fait chuter le tabouret. Il referme la porte.

Ces deux hommes se sont rencontrés par hasard quelques jours plus tôt sur le banc d’une ville d’eau. Entre Simon, le vieux dandy et Bernard, le jeune ahuri, rien de commun. Pourtant, c’est Bernard que Simon choisira pour le libérer de cette vie chargée qui n’est plus que souffrance. Durant les quelques jours qui mèneront Simon à la mort, les deux hommes vont se découvrir, se dévoiler. Qui est donc ce vieil homme qui embauche un Bernard quasi inconnu pour deux jours de boulot grassement payés ? Il se présente comme un entrepreneur à la retraite. Son activité : l’extermination. Sauf qu’en guise d’insectes ou de rats, ce sont des hommes qu’il fait disparaître. Une petite entreprise florissante dont il souhaite suspendre l’activité car il se fait vieux, Simon. Et malade. D’un mal, jamais vraiment nommé, qui lui ronge le corps et fait de sa vie une douleur quasi permanente.

Quant à Bernard, chauffeur du dernier voyage, il vient de perdre deux doigts sur une machine à l’usine. Quelle importance, il ne s’en servait jamais ! Mais il se retrouve au chômage sans que cela l’affecte vraiment non plus. Il vivote dans cette ville thermale tristement animée, s’occupant avec un dévouement qui frise la dévotion d’Anaïs, sa mère. Une femme sur laquelle la vie s’est acharnée et qui trouve dans le rhum Négrita un véritable allié. Au fil de leur périple, Simon et Bernard rencontrent aussi une jeune mère en détresse que Bernard décide de prendre sous son aile. Ce qui n’est pas du goût de Simon mais le mourant n’a pas toujours la force de lutter contre la bonté du jeune homme.
Pascal Garnier signe ici un roman à la fois sensible et drôle. Du désespoir de chacun de ses personnages, il en retire quelque chose de lumineux et de touchant. L’étrange relation entre Simon et Bernard transcende rapidement celle d’employeur à employé et devient presque passionnelle, oscillant entre tendresse et inimitié. La plume de Pascal Garnier est à la fois humoristique, cynique, grave et chargée d’images poétiques. Un très beau roman que l’on imaginerait volontiers en images, tant le talent de l’auteur pour mettre en scène et camper des personnalités est grand.

Alice Kahn

Éditions Allia

6,20
par
31 août 2010

Fantaisie identitaire

« Anna ? » interroge William Stein, photographe, qui a, apparemment, rendez-vous avec Anna à la terrasse du Libre-Echange.

Une question qui donne l’occasion à la narratrice de s’approprier cette Anna, de se glisser dans ses contours, de vivre pour elle les débuts d’une relation avec William : « Je me donne une heure. Une heure de silences bien choisis, de tromperies minutieuses, à le faire parler, à glaner quelques informations sur moi-même, ou sur Anna, pour entrer dans la peu du personnage. » Petit livre original et drôle de cette rentrée littéraire, Alice Kahn interroge l’identité tout en révélant le talent d’un jeune auteur, Pauline Klein. Elle a créé avec sa narratrice aux multiples facettes, et dont on ne saura finalement jamais la véritable identité, un personnage bien étonnant ! « Je ne travaille que lorsque je trouve une position adéquate pour rentrer dans un poste vacant » annonce-t-elle. Ainsi la jeune femme a-t-elle déjà occupé un poste de journaliste dans un magazine culturel, l’occasion de « créer » une mystérieuse artiste, Alice Kahn. Mais elle-même s’amuse à déposer un peu d’elle dans les musées et les galeries : « Je passe inaperçue mais je dépose des traces de ma présence. Je vis pour ne me souvenir que des moments d’absence. » Un cadre chiné posé dans un musée, des points aux feutres sur des tableaux de Warhol… autant de petits gestes qui traduisent un besoin de se sentir au monde. Parce que le départ d’un père, l’abandon lâche, la narratrice ne s’en est jamais vraiment remise. Alors la petite fille qui n’a « hérité de rien » et passait inaperçue invente sa vie. Ce petit roman enlevé, rythmé, et follement original triture la question de l’identité de manière presque inquiétante car on ne peut s’empêcher de se demander : « les gens sont-ils finalement vraiment ce qu’ils semblent ? ». Ce premier roman livre aussi un regard ironique sur le monde de l’art contemporain et le personnage principal aurait bien pu être inspiré d’artiste telle que Sophie Calle qui a aussi l'art de mettre sa vie en scène, ou de mettre de l'art dans sa vie - au choix.