Mégapolis, les derniers pas du flâneur
EAN13
9782234057777
ISBN
978-2-234-05777-7
Éditeur
Stock
Date de publication
Collection
ESSAIS - DOCUME
Nombre de pages
397
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
422 g
Langue
français
Code dewey
307.76
Fiches UNIMARC
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Mégapolis

les derniers pas du flâneur

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Essais - Docume

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première partieVers une poétique des mégapoles

1

Ville réelle, fille fantasmée, ville-écran

La ville cinémaÉtranges affinités électives entre la rue, la ville et le cinéma !« La rue, au sens large du mot, n'est pas seulement l'espace des impressions fugaces et des rencontres hasardeuses, mais encore le lieu où le cours de la vie doit s'affirmer lui-même. Pensons, là encore, principalement à la rue de la ville avec ses foules anonymes sans cesse en mouvement. Les vues kaléidoscopiques mêlent les formes non identifiées aux fragments visuels et les effacent, empêchant ainsi le spectateur de suivre aucune des innombrables suggestions qu'elles offrent. Ce qui lui apparaît, ce ne sont pas tant des individus au profil clairement tracé, pris dans telle ou telle quête définissable, que des multitudes errantes de figures sommairement tracées et indéterminées. Chacune a son histoire, mais cette histoire n'est pas donnée. Au lieu de cela, un flot ininterrompu de potentialités et significations quasi intangibles apparaît », dit Kracauer. C'est que la rue est en perpétuel mouvement, dans la fluidité de ses multitudes, de ses passants. Ce sont des anonymes, des inconnus allant dans toutes les directions qui ne seront plus au même endroit quelques minutes après leur passage, laissant place à d'autres anonymes, dans un tourbillon incessant. La rue épouse le morcellement de la condition postmoderne, elle est vouée au hasard des rencontres et des solitudes, à ce qui excède la maîtrise d'une situation, elle est vouée à la surprise de l'inattendu, à ce qui n'a pas de bornes. Ce sont ces mêmes qualités que Kracauer attribue au matériau filmique. Le film, comme la rue, est le domaine de la Lebenswelt, du flux de la vie, des visages, des foules, des gens qui se croisent, qui souffrent et qui espèrent. Les deux ont pour sujet de prédilection la vie dans sa plénitude, la vie telle que nous la vivons communément, le quotidien. La ville, la rue, le film, tout ce qui bouge, ce flux de vie indéterminé et incontrôlable dans lequel nous vivons et nous agitons ne peut être arrêté. La rue, comme le film, traque l'inconscient « optique » d'une société, ses comportements involontaires, toutes les manifestations de la surface qui échappent aux individus dans leur vie quotidienne. L'amour du cinéma, manifesté par Kracauer, remonte à une image de la ville, de la rue, un plan qui l'a marqué lorsqu'il est allé pour la première fois au cinéma : « Ce qui m'avait si profondément remué était une rue ordinaire de banlieue avec ses lumières et ses ombres qui la transfiguraient. Il y avait quelques arbres et, au premier plan, une flaque dans laquelle se reflétaient les façades des maisons invisibles ainsi qu'un morceau de ciel. C'est alors que le vent fit bouger les ombres, et les façades avec le ciel en dessous commencèrent à onduler. Le monde d'en haut tremblant dans la flaque sale : cette image ne m'a jamais quitté. » Vision extrêmement sophistiquée de la rue ! Une flaque d'eau, et le reflet des façades qui demeurent hors champ, le tremblement de l'eau, le jeu des ombres et le mystère de la rue contenu tout entier dans la flaque.Ces étranges affinités électives entre le film et la rue, entre le cinéma et la ville, je les ai vécues à mon tour dès mon plus jeune âge, à Belleville-Ménilmontant où mon frère me conduisait au Cocorico, aux Folies-Belleville, au Zénith ou au Florida, voir des westerns, toujours doublés, ou des films français, et j'avais l'autorisation de rester plus d'une séance. En ce temps-là, le cinéma était permanent. On m'avait donné de quoi me payer des bonbons Krema, une sucette Pierrot Gourmand ou un esquimau Gervais et je voyais le film deux fois. La première, pour bien comprendre l'histoire (j'étais petite et, à cette époque, les mystères de l'Ouest m'échappaient, même si j'adorais ces paysages si éloignés de Paris) ; la seconde, pour m'arrêter à certains détails : paysages des déserts, petites villes, tel acteur, telle actrice, tel dialogue. J'étais comblée. À la fin de la deuxième séance du jeudi, mon frère venait me chercher à la sortie du cinéma et me ramenait à la maison. C'est ainsi qu'a commencé la longue histoire de mon rapport au cinéma, de cette symbiose pour moi entre ville et cinéma.
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