• 9 mars 2014

    D’abord, il y a ce titre magnifique porteur de poésie qui fait référence à un proverbe tsigane : "on n’entre pas impunément chez les Manouches, ni dans leur présent, ni dans leur mémoire". Et cette couverture qui représente seule cette grande route de la roulotte des gens du voyage enlevée de son essieu comme la fin d’un voyage, l’opposé de la liberté et donc du mode de vie de cette communauté. Le 6 avril 1940, ce décret : "en période de guerre, la circulation des nomades, des individus errant généralement sans domicile fixe, ni patrie, ni profession effective, constitue pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté " fut un tournant dans la vie des gens du voyages en France. Car oui, c’est bien dans notre pays que ce déroule ce roman inspiré d’une histoire vraie. Premier choc qui fait douloureusement mal et honte. Trois-cent-cinquante tsiganes de Charente-Maritime furent conduits sous escorte policière dans le camp des Alliers sur ordre de Préfet de la Kommandantur d'Angoulême. Deuxième choc car le mot « camp » associé la Seconde Guerre Mondiale évoque généralement et principalement l’Allemagne et non la France.

    Paola Pigani nous raconte à travers l’histoire d’Alba tout juste âgée de quatorze ans à son arrivée avec sa famille au camp les souvenirs d’Adrienne une grand-mère tsigane de quatre-vingt-sept ans. Six années dans ce camp cloîtrés sans aucune liberté, la promiscuité dans des hangars, la faim et le mort à petit feu des espoirs. "Les objectifs secondaires de l'internement sont de leur apprendre à vivre comme tout le monde, d'abandonner leurs rites, leurs vices, d'adopter des règles d'hygiène, d'éduquer les enfants, de les faire travailler afin qu'ils soient pas à la charge de l'état" : sous-entendu supprimer leur mode de vie, leurs traditions pour en en faire des sédentaires. Il y a les humiliations et ce dont on les prive. Eux qui étaient habitués à travailler pour subvenir à leurs besoins et à sillonner librement les routes n’ont plus aucun droit. Les hommes ne savent que faire de leurs mains, la gaieté s’éteint dans les yeux de tous. Et l'interdiction de dormir dans la roulotte bien plus qu’un moyen de transport , elle est leur habitat, le foyer où se retrouve toute la famille : "Ainsi cachées, immobiles, les roulottes n'existent plus aux yeux de la population locale. Les autorités se gaussent déjà de la réussite de leur entreprise : donner à ceux-là le goût de prendre racine, d'être comme tours citoyens français. "
    La mère d’Alba dépérit, son père privé de son cheval est devenu est un homme terne. La faim, les hivers rudes, la saleté les usent tous. Bien sûr, la révolte et l'incompréhension les habitent mais ils n'ont aucun moyen de se faire entendre. La solidarité et l’entraide, piliers de la communauté, sont mises à mal "Là où auparavant on donnait sa part toujours au plus pauvre, on ne voit plus l'autre pareil". Durant ces six années, Alba deviendra femme puis mère en devant supporter la souffrance, les paroles qui blessent mais heureusement, il y a de une vraie humanité encore présente chez quelque personnes.

    Avec sensibilité, poésie et pudeur, Paolo Pigani nous offre un roman bouleversant, touchant, digne et sans pathos. J’ai été fracassée par cette histoire et gagnée par la honte. Car cette communauté qui a souffert dans sa chair et son esprit par le passé est souvent pointée du doigt, accusée à tort et à travers. Il n’y a qu’à regarder ces terrains à la périphérie des ville où ils se retrouvent rassemblés (pour ne pas utiliser un autre mot) et de tendre l’oreille pour écouter ce qui est prononcé à leur égard. Une lecture uppercut qui fait mal, qui nous ouvre les yeux sur un pan de l'Histoire peu connue mais un roman nécessaire qui montre ô combien la différence dérange.


  • C'est à ma connaissance l'un des rares livres sur le "génocide oublié" en dehors du texte de Tony Gatlif "Liberté", adapté au cinéma. Il y a eu beaucoup d'ouvrages, récits, films, conférences sur celui des juifs. Mais les roms ,majoritairement illettrés et sans ressources n'avaient trouvé ni rédacteur ni éditeur.Ce sera une révélation pour ceux qui prendront la peine de le lire.
    Paola Pigani a réuni les témoignages d'une grand-mère tsigane de la famille Winterstein sur les souvenirs de son internement au Camp des Alliers en Charente-Maritime, sur ordre de Préfet de la Kommandantur d'Angoulême. L'auteur nous livre le récit d'Alba, internée à l'âge de 14 ans au camp, qu'elle quittera six années plus tard.

    Les tsiganes n'ont pas été internés dans les camps d'extermination sur les mêmes critères que les juifs.D'abord considérés comme asociaux, il a fallu que tous ou presque soient expertisés "métis" pour que les nazis puissent mettre en oeuvre leur projet de purification raciale. L'histoire retient surtout leur internement et leur extermination à Auschwitz, mais ils ont été placés dans tous les camps de concentration du Grand Reich. La reconnaissance tardive du génocide a pour conséquence une connaissance partielle voire inexistante de celui-ci par la mémoire collective. Le travail de mémoire est en cours.
    Alba connait le froid, la faim, la misère et la saleté dans le camp, pâle fantôme d'un voyage immobile. Paola Pigali donne chair à toute cette communauté tsigane dont les valeurs essentielles reposent sur la solidarité, la fraternité et le respect.C'est un très beau récit, empli d'humanité qui donne la parole à ceux qui ne l'obtiennent que trop peu.
    Le poème Gagner d'Eugène Guillevic, en exergue du texte prend tout son sens dans l'histoire d'Alba.C'est un joli reflet de la plume poétique de l'auteur pour retracer la longue route des Verdines, les roulottes des gens du voyage. On assiste impuissant à l'enfermement de ce peuple épris de liberté dont on loue leur sens de la famille et de leur culture mais on leur interdit l'entrée dans nos villages et le stationnement dans nos villes.
    Le Samudaripen en langue romani est un drame qui peine à intégrer la mémoire collective. Sa mise en lumière récente a été rendue possible parce que la parole de quelques tsiganes s'est déliée.
    Ce roman est une invitation à ouvrir les yeux, à frissonner sur les faits ignobles de 1940. Sont-ils révolus? Je n'en suis pas certaine...


  • par (Libraire)
    2 décembre 2013

    1er roman. Basé sur des faits réels.
    Pendant la 2nde guerre mondiale, les tsiganes sont parqués dans un camp près d'Angoulème. Les gens du voyage ne savent pas alors qu'ils y resteront plusieurs années. Cette histoire inspirée de faits réels est rapportée par les yeux de Alba, jeune fille de 14 ans, qui sera l'une des seules rescapées du camp.
    Un roman à valeur de document, un épisode tragique de notre histoire, qu'il faut connaître.


  • par (Libraire)
    9 novembre 2013

    Coup de cœur de la rentrée !

    Au printemps 1940, tous les Manouches et Tziganes sont rassemblés dans un camp près d'Angoulême. La population nomade n'a plus le droit de circuler. A travers la voix d'Alba, 14 ans lorsqu'elle entre dans le camp, Paola Pigani retrace la mort, la pauvreté, la faim mais aussi la vie qui s'organise au jour le jour avec toujours la pudeur et la fierté de ce peuple devenu sédentaire contre sa propre nature. Beaucoup d'émotions !


  • par (Libraire)
    30 août 2013

    Des Manouches dans un camp

    Paola Pigani sait ce qu'être étrangère. D'origine italienne, sa famille et elle étaient les seuls étrangers de leur village en Charente. Ils sont entrés en relation avec d'autres étrangers, les manouches qui venaient vendre leurs tissus. Puis son frère a épousé une Winterstein. Sa fille dont l'enfance a été nomade, lui a raconté la vie de sa grand-mère Alexienne, internée au camp des Alliers, près d'Angoulême.
    Paola Pigani raconte la vie de ces Manouches qui ont été parqués, qu'on a obligé à vivre pendant plusieurs années et même après la fin de la Deuxième guerre, dans des baraquement insalubre, qui ont vu des détériorer leurs traditions, leurs savoirs. Elle raconte comment on leur a volé leur liberté et détruit leur honneur, et comment ils sont restés fiers et sauvages malgré tout.

    Ne pas s'étonner de ce qu'il n'est pas si aisé d'entrer dans ce texte. "J’écris sur des silences, sur un lieu qui n’existe plus" dit l'auteur. C'est la vie dans un camp d'un peuple de voyageurs qui ne voyagent plus. Des disparus, en quelque sorte. Puis, peu à peu, on s'immerge dans la vie du camp.On commence à saisir ce qui fait l'âme de ce peuple de nomades. Et après la mort de sa mère, quand Alba prend sa dimension de femme, s'affirme, tient tête, mène librement sa vie, que la communauté retrouve la liberté et la fierté d'être nomade, le roman prend son ampleur et son unité. On comprend alors qu'on est depuis le début entré dans l'intimité de ces personnes, mais qu'elles végétaient dans le camp et que cela nous pesait, parce qu'elles ne peuvent vivre que libres.
    "N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures" est un beau texte poétique, qui honore le devoir de mémoire. C'est aussi un texte à lire alors que la question des nomades en Europe continue de faire l'actualité et que resurgissent les pires fantasmes.