La quatrième dimension

La quatrième dimension

Nona Fernández

Stock

  • 9 mars 2018

    Le 27 août 1984, Andrés Antonio Valenzuela Morales, agent des services de sécurité chiliens, livre un témoignage-vérité à une journaliste du magazine d'opposition Cauce. Quand l'article paraît, la photo de l'homme est barré du titre ''J'ai torturé''. A l'époque, Nona Fernandez a 13 ans. Cette couverture la marque pour toujours, elle qui jusque là vivait la situation de son pays avec l'insouciance de la jeunesse. Avec le témoignage de ce tortionnaire ordinaire du régime de Pinochet, elle découvre la torture, les enlèvements, les disparitions, les assassinats. Pour elle, c'est comme si le Chili contenait une ''quatrième dimension'', une faille spatio-temporelle où tomberaient certains citoyens pour ne plus jamais en revenir. Arrestations arbitraires, enlèvements, centres de torture, charniers cohabitent dans la ville avec elle et tous ceux qui voient sans regarder, entendent sans écouter, savent sans le vouloir. Des années plus tard, alors que le pays s'ouvre à la démocratie et prône la réconciliation nationale, Nona Fernandez contacte cet homme avec des questions plein la tête. Après son témoignage, il n'a eu d'autre choix que de fuir le Chili. Exfiltré par ceux-là même qu'il pourchassait, il a refait sa vie en France.

    En remontant le fil de ses souvenirs, Nona Fernandez interroge l'humain sans haine ni jugement. Comment devient-on un tortionnaire à la solde d'une dictature ? Comment peut-on arrêter, torturer, exécuter des hommes et rentrer chez soi auprès de sa femme et de ses enfants comme après une banale journée de travail ? Peut-on vivre avec l'odeur du sang et de la mort constamment en soi ? Et surtout, peut-on être sûr que, dans les mêmes circonstances, on aurait agi différemment ?
    A travers son travail, on découvre la société chilienne qui subissait la dictature de Pinochet et celle qui aborde la démocratie, parfois avec maladresse. Victimes et bourreaux sont-ils réconciliables ? Doit-on oublier les exactions d'un régime qui a fait disparaître des milliers de personnes sans se justifier, sans s'excuser ? Difficile de voir Pinochet mourir de sa belle mort, entouré des siens, quand tant d'autres son morts seuls, les yeux bandés, pendant que leur famille gardait l'espoir de les revoir.
    Assassinats politiques, manipulations, mensonges d'Etat, éradication de toute opposition...aujourd'hui encore des hommes et des femmes manifestent pour obtenir la vérité, des hommes et des femmes enquêtent pour retrouver les corps des disparus, des hommes et des femmes continuent d'exiger des comptes.
    En convoquant ses souvenirs d'enfance, Nona Fernandez raconte une vie passée à voir sans comprendre, à deviner sans être sûre, à pressentir sans imaginer l'ampleur des faits.
    Un essai édifiant, bien documenté mais aussi très émouvant.